L’arbre du Braconnier

Un arbre à pièges en fer devant une maison en bois !
Pierre Aucante, président de l’association des amis de la Maison du braconnage répond à quelques questions légitimes.

1° La genèse d’un délire

A l’origine, c’est à dire il y a très longtemps, aux environs de la création de la Maison du braconnage (1997) existait l’idée d’un arbre du braconnier qui serait le pendant extérieur du châtaignier sur lequel perchent les faisans dans la grande salle du musée. Dans la même veine que le cul de loup ou le bouquet de perches de châtaignier lancées vers le ciel comme un bras d’honneur à tous les pouvoirs, le parcours du visiteur se devait d’être intrigant, voire surprenant. Par un bizarre retournement de situation les animaux et leur terreur ont inspiré un arbre chargé de trophées coupeurs de pattes, dérobés aux braconniers et aux gardes-chasses, organisant le recyclage d’une denrée abondante et tombant sous le coup de la loi, le piège à palette.

Après l’envol de la toiture de la Maison du braco lors de la tempête Xynthia du 28 février 2010 il est apparu qu’il serait logique de modifier l’intérieur comme l’extérieur de la maison. Remplacer la haie porteuse d’une guirlande de pièges par un arbre à pièges en métal rouillé (création d’artiste ou réalisation collective) avec un labyrinthe de dalles au sol pour rejoindre le pied de l’arbre, ce fut l’idée retenue pour l’extérieur. Objectif : Création d’un arbre du braconnier, sculpture monumentale entièrement métallique (hauteur 6m) en extérieur réalisée à partir de pièges de récupération fournis gracieusement par la garderie de l’ONCFS. Christian Hirlay sollicité pour ses compétences artistiques a jeté quelques esquisses sur le papier et aussi un devis de réalisation bien au delà de nos moyens financiers, même avec les aides européennes des contrats Leader.
Il n’a pas été nécessaire de pousser beaucoup pour que le projet d’une création collective réalisée par des bénévoles se concrétise. La partie tronc et base des branches a été confiée à un professionnel (Denis Durand, serrurier à La Marolle en Sologne) pour partir sur des bases saines et rassurantes pour la Mairie de Chaon qui nous a délivré l’autorisation de mettre en œuvre le projet.
Autour de Gilles Bouton, administrateur de l’association, s’est constitué un collectif de soudeurs plus ou moins chevronnés et de quelques « grouillots » manutentionnaires pour servir les rois du cordon. En partant sur l’idée d’un pommier, le printemps a fait pousser des branches tortueuses au bout desquelles ont commencé à éclore quelques fleurs carnivores. De semaine en semaine l’œuvre braconnière rudimentaire s’est complexifiée au gré des humeurs et des défis que se lançaient les chevaliers de la baguette dissimulés derrière leurs masques. Elle va passer l’été dans cet état provisoirement définitif, dans l’espoir de quelques compléments et retouches mûris durant l’été.

2° Le sens profond d’un acte gratuit.

Faut-il donner une signification restrictive ou laisser les gens s’approprier l’objet à leur manière ? Car il plaît cet arbre, il n’est pas vécu comme incongru dans le paysage même s’il suscite quelques légitimes interrogations. Il pourrait s’agir d’un monument au discret piégeur inconnu, obscur auxiliaire du monde de la chasse, destructeur délégué par la puissance propriétaire, mais parfois affranchi de cette tutelle par une rébellion caractérisée. Ou bien d’un rappel à la mémoire du temps où proliféraient simultanément des hordes de lapins dévoreurs de cultures, mangeurs de paysage et une armée de braconniers prêts à exploiter cette manne comme un bienfait de la divine Providence.
Mais ce pourrait être aussi le mausolée de tous les animaux tombés au champ d’honneur de la Grande Régulation. Requiem pour les becs crochus, les chouettes, ces méchants oiseaux dits « nuisibles », victimes du piège à poteau , et aussi les fauves, renards, fouines et autres puants condamnés à la mutilation, à l’amputation volontaire pour ne pas finir d’un coup de gourdin derrière les oreilles. Le piège à palette, dérisoire remède à la prolifération des lapins bien longtemps avant la myxomatose témoigne aussi du génie XIXe siècle de la manufacture stéphanoise Manufrance avec son sacrosaint catalogue qui a su vulgariser le traquenard industrialisé pour en faire un objet du quotidien qu’on trouve encore dans toutes les granges et remises de Sologne.
En attendant la prochaine guerre ?

Pierre Aucante